La guerre est une barbarie quand on attaque
un voisin paisible ;
c'est un devoir sacré
quand on défend la patrie.
Guy de Maupassant
Une patrie se compose des morts qui l'ont fondée aussi bien que des vivants
qui la continuent.
Joseph Ernest Renan .
Braves devant l'ennemi, lâches devant la guerre, c'est la devise des vrais généraux. La Guerre de Troie
n’aura pas lieu
Les
grandes batailles
Major battles
Soliman Le Magnifique : Sous les murs de Vienne
Siège de Vienne 1529 par Pieter Snayers
Avant de parler du dernier siège de Vienne proprement dit, nous allons évoquer la situation des états chrétiens à l’époque, face à la puissance turque, puis de l’organisation de l’armée du côté turc, et de celle des armées des états européens.
Nous partons de Murad 1er qui succède à Orhan (marié à une princesse byzantine) lequel commence l’occupation des Balkans, prend Demotika, Edirne (Andrinople) en 1362. Les appels du Pape à une croisade tombent dans le vide car la France et l’Angleterre sont en pleine guerre de cent ans. Murad écrase le 15 juin 1389 à Kosovo (le Champ des Merles), l’armée serbe du prince Lazard qui est fait prisonnier puis exécuté. Les Balkans sont à présent entièrement occupés par les Turcs qui y resteront cinq siècles. Bajazet, (1) succédant à Murad, annexe la Bulgarie danubienne en 1393, puis la Thessalie et la Valachie.
Jean Sans Peur, duc de Bourgogne
Alexandre Laemlein, RMN, château de Versailles
Le roi de Hongrie lance un appel à la croisade, et cette fois ci, l’Angleterre et la France répondent à son appel. A la tête des Français, se trouvent Jean Sans Peur, l’amiral Jean de Vienne et le Maréchal Boucicaut, le Comte de la marche et Philippe d’Artois, ainsi que les Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem et l’Electeur Palatin. Les croisés alignent 100.000 hommes et les Turcs à peu près autant. Les croisés français selon leur habitude indisciplinée, foncent en désordre, et le sort des batailles penche en faveur des Turcs.
Bajazet réduit un à un les derniers émirats d’Anatolie, et succombe face à l’armée d’un autre Turc : Timur Leng (Timur le Boîteux), notre Tamerlan. Les puissances chrétiennes auraient pu profiter du chaos qui régnait à ce moment dans la dynastie Osmanli, pour récupérer leurs possessions, mais elles ne peuvent se mettre d’accord. Mehmed 1er puis Murad II continuent d’annexer des territoires chrétiens. Les chrétiens tentent de stopper l’élan turc et mettent le siège devant Varna. Murad II leur tombe dessus avec 40.000 hommes et les écrase : Ladislas Jagellon, ainsi que le légat du Pape Julio Cesarini sont tués, et restent sur le champ de bataille.
Mehmed II prend Byzance en mai 1453 consommant ainsi la fin de l’Empire romain. Après l’intermède de Bajazet II qui s’occupe plus particulièrement de l’organisation interne de l’Empire, mais qui prend le temps de mettre à bas la thalassocratie vénitienne dans la mer Égée, le Sultan Selim 1er (2) va, après avoir défait l’armée perse, régler le compte des mamelouks d’Egypte. Il soumet les Druzes du Liban et reçoit les clefs de La Mecque. Il devient ainsi « l’ombre d’Allah sur terre ». Puis le règne de Soliman arrive avec un legs important : étendre la domination de l’islam toujours plus loin vers l’ouest.
Chapitre général des Chevaliers de Saint Jean de Jerusalem
Claude Jacquand, RMN, château de Versailles
A ce stade de l’Histoire, l’armée ottomane est la première armée du monde. Ses chefs sont également des administrateurs de l’état, toujours sous l’autorité du sultan qui a droit de vie et de mort sur chacun de ses « esclaves ». La discipline qui règne dans l’armée du sultan épouvante l’Occident. L’ambassadeur Ghislain de Busbecq (3) parle dans ses « lettres » de cette armée, et force nous est faite de comparer l’attitude des troupes européennes habillées et armées de façon hétéroclite, acceptant ou non les ordres de leurs officiers selon leur humeur, et désertant selon leur envie du moment.
Pas d’intendance ; le soldat se nourrit de rapines en dévastant le territoire qu’il est censé défendre, à tel point que les paysans redouteront plus les troupes chrétiennes, que celles du Grand Turc. Le soldat turc réunit toutes les qualités d’un vrai soldat telles que l’obéissance, le courage, la fidélité et même, la rage de vaincre. Un uniforme pour chaque corps de bataille et chaque grade, des sanctions très sévères (en général la mort) pour ceux qui abîment les récoltes. L’armée est précédée d’un Defterdar (4) qui assure avec ses adjoints la solde en tous lieux ainsi que la distribution de la nourriture. Un de ses aghas est responsable du Train, un autre du choix du lieu de cantonnement, un autre des Ponts et Chaussées sans oublier le service cartographique. Le tout est chapeauté par le Seraskier (5).
L’armée permanente est constituée par les esclaves de la Porte (kapikulu), eux-mêmes composés des sipahis (spahis) de la Porte qui sont des cavaliers, et des janissaires (yeniserai) dont la création remonte au tout début du règne des Osmanlis. 5.000 à leur création, ils seront 20.000 sous Soliman. Les officiers placés sous les ordres d’un agha (chef de corps) exécutent avec empressement les ordres donnés et se font obéir de la troupe sans un murmure. Il n’est pas rare de voir des têtes d’officiers et même d’aghas qui ont failli dans leur mission, finir sur une pique devant la tente du sultan. Le plan de bataille est toujours scrupuleusement respecté dans le moindre de ses détails. L’armement est le point fort de cette armée qui aligne une artillerie hors pair, ainsi qu’une intendance de premier ordre. On voit que tout a été pensé et organisé, pour fournir à la troupe tous les moyens de vaincre.
Portrait du sultan Soleman à Constantinople
Melchior Lorch, Metropolitan Museum of Art, new York
Après avoir pris Belgrade en 1521, Rhodes en 1522, La Hongrie et Buda (6) en 1526 ; la Bosnie, la Croatie, la Slavonie et la Dalmatie en 1527, Soliman dirige ses armées vers le nord. Vers le nord, il y a Vienne la capitale de l’Autriche, mais aussi possession de Charles Quint. Soliman a toujours cherché la confrontation, mais son ennemi, depuis la défaite de Mohacs refuse ce type d’affrontement. Il faut donc faire tomber Vienne et cette victoire ouvrira l’Europe occidentale à la domination ottomane et à l’islam. François 1er, allié (contre nature) des Turcs, bloque les renforts espagnols et donne ainsi les mains libres à Soliman pour ses visées expansionnistes.
Au printemps 1529, Soliman prend à nouveau le chemin de Vienne. Le départ du Sultan pour la guerre est un évènement grandiose. C’est bien sûr une démonstration de puissance destinée à éblouir les ambassadeurs accrédités auprès de la Sublime Porte. Les 6.000 cavaliers de la garde impériale ouvrent la marche, leurs chevaux magnifiquement harnachés, resplendissants d’or, l’arc à l’épaule, dans la main droite une courte épée, dans la gauche le bouclier et le carquois, une masse d’arme fixée à leur selle. Un cimeterre leur barre la poitrine. Derrière eux, les 20.000 janissaires s’avancent comme un seul homme, dans un silence impressionnant. Ils portent un uniforme et le haut bonnet de feutre sur lequel est fixée une plume de héron. Puis viennent les dignitaires du palais vêtus de manière éblouissante, suivis par la garde impériale à pied, eux-mêmes suivis par les fantassins l’arc à la main.
Tous ces hommes précèdent le sultan qui chevauche un coursier magnifiquement harnaché d’or et de pierres précieuses, il est vêtu d’une robe de soie brodée, sur sa tête un turban agrémenté d’une aigrette de diamants et de pierres précieuses. Trois pages le suivent, portant l’un un flacon d’eau, l’autre un manteau et le dernier un coffret en bois précieux. Derrière eux s’avancent les eunuques du service privés ainsi que les gardes nobles composés de 200 jeunes gens choisis parmi les pages les mieux notés. Derrières tous ces hauts personnages défilent en rangs serrés, l’infanterie, l’artillerie, le train des équipages, puis les bêtes de bât – chameaux et chevaux de faix - , les chariots qui transportent la poudre et les boulets, et enfin les approvisionnements pour cette armée de 100.000 hommes. La colonne de cette armée s’étire sur des dizaines de kilomètres.
Sous le commandement de Soliman et de son bras droit le séraskier Ibrahim (7), les troupes subissent une pluie diluvienne dès leur entrée en Europe orientale. Le sultan a offert à son séraskier trois pelisses d’honneur, huit chevaux richement harnachés, un cheval chargé de sabres, d’arcs et de carquois étincelants de pierreries, six queues de cheval et sept étendards (au lieu de quatre selon la nomenclature). L’armée perd de nombreux canons dans les fondrières et de nombreux chameaux périssent de froid et de surmenage. Les hommes ne sont pas mieux lotis. De nombreux soldats se noient dans les rivières en crue et les pontonniers ont le plus grand mal à faire leur travail.
Dans la plaine de Mohacs où les os blanchis de la chrétienté vaincue parsèment les étendues de coquelicots, Soliman reçoit son allié hongrois Zapolya au cours d’une cérémonie grandiose au cours de laquelle il reconnaît celui-ci comme roi de Hongrie. Ce titre ne veut pas dire grand-chose, car la Hongrie a été conquise par les Turcs et ce titre de roi (avec la couronne de Saint Etienne) n’est qu’un hochet sans grande importance, puisque celui qui le donne peut le reprendre sans effort (8). Trois jours après il remet le siège devant Buda réoccupée par les troupes de Ferdinand. En six jours la ville tombe ; les janissaires mécontents de l’interdiction de piller se vengent en massacrant les Autrichiens qui viennent de se rendre et qui leurs tombent sous la main. « il y avait tant de têtes coupées, qu’il était impossible d’en connaître le nombre » dira un témoin de la suite d’Antonio Rinçon, Ambassadeur de François 1er alors présent à la cour de Soliman. Ce dernier qui avait promis la vie sauve à ces hommes après leur reddition, s’enferme dans sa tente pendant trois jours et refuse de paraître en public.
Siège de la ville de Vienne
Marcello Fogolino, Alinari Archives, Firenze
Nous sommes en septembre et l’automne s’approche. L’armée turque se remet en route, sous une pluie diluvienne, en direction des murs de Vienne. Soliman compte prendre la ville de vive force et y passer l’hiver. Le 27 septembre 1529, 120.000 hommes dont 12.000 janissaires, 28.000 chameaux, 300 pièces d’artillerie (les grosses pièces n’ont pu franchir les cours d’eau en crue). Les akindshas (9) s’écartent de l’armée en marche et massacrent tout ce qui se trouve sur leur chemin. La forteresse de Gram tenue par l’évêque Varday se rend afin de sauver son patrimoine religieux et rejoint les rangs de l’armée turque. Enfin l’armée arrive devant les murs de Vienne après des difficultés sans nom (10), tenue par le comte Von Salm qui aligne 1.000 piquiers, 700 mousquetaires, 2.000 cavaliers, 23.000 soldats et 75 canons (11).
Nous sommes à la fin du mois de septembre, il fait froid, il pleut, rien ne sèche et le sultan presse les préparatifs de siège. Von Salm, pour ménager la nourriture, expulse sous escorte 4.000 femmes, enfants et vieillards. Ils sont interceptés par des akindshas, massacrés, et les survivants réduits en esclavage. Les mineurs commencent immédiatement leurs galeries de sape en direction de la porte de Carinthie. Les assiégés creusent des contre-mines et des tueries sous terre ont lieu. Le séraskier est inquiet devant la lenteur des opérations, il enjoint à l’artillerie de maintenir un feu roulant sur les fortifications. Une sortie nocturne des troupes d’élite composées d’Espagnols, de Germains et de Hongrois par la porte du Sel, cause des dégâts sensibles dans le campement turc. Les janissaires furieux de leur nuit sans sommeil se lancent à la poursuite des soldats chrétiens et en massacrent une bonne partie. Au matin, des centaines de têtes sont fichées devant la tente du sultan. Les Turcs ont perdu 2.000 hommes dans cette affaire.
Epée à deux mains
Le mauvais temps se maintient ; le camp turc en proie une grippe générale tousse à fendre l’âme, et indispose le sultan dans son sommeil. Vers la mi-octobre, deux mines sautent et font s’écrouler une partie de la muraille aux abords de la porte de Carinthie. Aussitôt les aghas conduisent à coup de fouet et d’épée leurs hommes à l’assaut. Durant trois jours, les assauts vont se succéder sans résultat. Les Turcs commencent à éprouver une sainte terreur des épées à deux mains des chrétiens qui partagent sans effort un homme en deux. Le sultan ordonne un assaut général le 14 octobre, la terre se couvre à nouveau de cadavres turcs devant la porte de Carinthie. Les janissaires refluent en désordre, démontent leurs tentes et se retirent du carnage et de cette ville maudite.
Les Turcs, enragés de ne pouvoir entrer dans Vienne, massacrent les prisonniers, les empalent, les brûlent vifs afin que leurs cris tempèrent la joie des assiégés. Le sultan Soliman décide de lever le camp et laisse les akindshas massacrer et brûler à des dizaines de milles à la ronde. Von Salm ne voit pas cette victoire car il a été grièvement blessé et meurt de ses blessures.
Officiellement, Soliman, reçoit les félicitations pour sa campagne victorieuse. Il remet des récompenses. Son séraskier Ibrahim reçoit un sabre garni de pierreries, quatre caftans et cinq bourses d’or. Les janissaires reçoivent 1.000 aspres par homme. L’Ombre d’Allah sur terre fait savoir qu’il a en fait voulu affronter Charles Quint et Ferdinand en personne, mais qu’ils se sont dérobés, et qu’il n’a jamais eu l’intention de prendre Vienne. L’historien turc Kâtib Mehmed Zaim écrit à ce sujet : « L’occupation du château de Vienne ne lui réussit pas. Comme il neigeait sur l’armée victorieuse sous Vienne, Sa Majesté le bienheureux padichah s’en retourna et prit le chemin de sa résidence. »
Sous la neige, la pluie, le froid, les routes inondées, après deux mois de trajet pénible, l’armée turque rentre à Istanbul.
2010 --FNCV--
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Bâyezid Yildirim : Bajazet « La Foudre »
Selim 1er appelé Selim le Cruel règne de 1512 à 1520. La première Kadine est Hafsa Hatun, fille d’un Khan de Crimée. Elle donnera le jour à Soliman le Magnifique. A noter que Hafsa Hatun sera la dernière épouse d’un Sultan à être de lignée royale ; toutes les suivantes seront des esclaves du harem.
Il acclimata en Europe la tulipe et le lilas. Mort à Rouen en 1592.
Le Trésorier Payeur général
Général en Chef nommé par le Sultan, responsable devant lui des troupes et des combats livrés.
Buda sur une rive du Danube et Pest sur l’autre rive, deviendront Budapest.
Ibrahim, Grec de naissance né à Parga (en face de Corfou) en 1493, enlevé par des pirates et vendu à une veuve qui frappée par l’intelligence et les dons naturels du garçon lui fait donner une bonne instruction. Il est élevé ensuite à l’école du Palais d’Istanbul. Il parle et lit l’italien, le persan et bien sûr le turc aussi bien que sa langue natale, le grec. Il joue à merveille du violon. Il entre comme page au service de Soliman alors que ce dernier est gouverneur de Manisa. Au sommet des honneurs, il finira étranglé par les muets du sérail, victime de l’animosité de Roxelane l’épouse de Soliman.
Soliman dira à ce sujet « Ce royaume m’appartient, et j’ai installé là mon serviteur. Je lui ai donné ce royaume, je peux le lui reprendre si je le désire, car il est de mon bon droit d’en disposer, ainsi que de tous les habitants, qui sont mes sujets….. »
Les akindshas, cavaliers nomades, pillards du fin fond de l’Anatolie, étaient une force indépendante qui pillait, razziait, tuait tout ce qui se trouvait devant ses cimeterres, et terrorisait les habitants pour les forcer à fuir en laissant leurs propriétés à l’envahisseur.
A titre indicatif, l’armée du sultan est partie avec 80.000 chameaux. A son arrivée à Vienne il ne lui en reste que 20.000.
La ville est tenue par le palatin Philippe de Bavière, le comte Nicolas Von Salm et le baron de Roggendorf qui commandent des troupes de l’Empire, de Bohème, d’Espagne, de Styrie et de Basse-Autriche.
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Bibliographie :
Ghislain de Busbecq, Lettres, Paris 1748
P. Coles, La lutte contre les Turcs, Paris 1969
Von Ranke, Histoire des Osmanlis et de la monarchie espagnole pendant les XVI et XVIIème siècles, Paris 1839.
André Clot, Soliman le Magnifique, Paris 1983
Mika Waltari, Le serviteur du prophète, Paris 1985.