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Dissuasion nucléaire : Analyse – Le tabou du sanctuaire territorial inviolable… ?

lundi 19 août 2024 | Infos et Actualités

Nucléaire : l’Ukraine teste les lignes rouges de la Russie

L’incursion ukrainienne se poursuit dans la région de Koursk en Russie, où Kiev affirme contrôler près de 1 000 kilomètres carrés. Une première dans l’histoire sur le sol d’une puissance dotée de l’arme nucléaire, comme l’explique notre journaliste Jean-Dominique Merchet

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a reconnu que les forces de Kiev combattaient en Russie. En quoi consiste cette incursion ?

Le lundi 12 août, nous sommes au septième jour de l’opération ukrainienne. Cette incursion sur le territoire de la Fédération de Russie, dans l’oblast de Koursk, semble, d’après les informations toujours assez parcellaires que l’on a, être relativement stabilisée. Depuis mardi dernier, lorsque l’opération s’est déclenchée à la grande surprise générale, les forces armées ukrainiennes ont pénétré sur quelques dizaines de kilomètres dans la profondeur de la Russie et contrôleraient aujourd’hui environ 500 kilomètres carrés (1 000 km² selon les Ukrainiens, lundi soir).

C’est très peu en termes de superficie. 500 kilomètres carrés, c’est 2 % de la superficie de la région de Koursk. Donc, il ne s’agit pas d’une invasion ou d’une action à grande échelle. C’est d’une certaine manière la réponse du berger à la bergère après que la Russie a, elle, envahi près de 20 % du territoire de l’Ukraine.

Aujourd’hui, la situation sur le front, d’après ce qu’on comprend, ne bouge plus beaucoup. Les Russes ont visiblement réussi à stopper l’offensive ou alors l’offensive s’est arrêtée d’elle-même parce qu’il y a des problèmes logistiques, des problèmes de munitions, des problèmes de blessés. On ne sait pas trop. On sait que les Russes ont envoyé des renforts dans la région pour bloquer cette incursion.

Pourquoi l’Ukraine vient-elle de briser un tabou avec cette opération sur le sol russe ?

Il y a quelque chose de remarquable dans cette opération : c’est la première fois qu’une armée étrangère prend le contrôle d’une toute petite partie, mais d’une partie quand même, d’un État qui est un État doté de l’arme nucléaire. Et ça, c’est quelque chose qu’on n’avait jamais vu. C’est comme si le Mexique prenait une petite partie des États-Unis. Donc, c’est une nouveauté. On n’avait jamais vu ça comme ça.

Cela veut dire que la dissuasion nucléaire, le fait de posséder l’arme atomique, ce qui est le cas de la Russie, évidemment, ne lui garantit pas absolument ce que les stratèges appellent la sanctuarisation de son territoire. La sanctuarisation, cela veut dire que le territoire national d’une puissance dotée de l’arme nucléaire est une sorte de sanctuaire inviolable. On ne peut pas pénétrer dessus de manière militaire pour l’envahir parce que, jusqu’à présent, on considérait que l’arme atomique, l’arme nucléaire, empêchait les autres pays de le faire. Depuis mardi dernier, on voit que ce n’est plus le cas.

Cela ne veut pas dire que tout l’ordre international, toutes les théories de la dissuasion nucléaire, sont obsolètes. Pas du tout. C’est simplement un fait nouveau qu’il faudra prendre le temps d’analyser, voir les conséquences. Il ne s’agit pas d’affoler les gens en disant que nous sommes à la veille d’une guerre nucléaire ou quoi que ce soit. Ce n’est absolument pas cela.

C’est simplement qu’on pensait qu’il y avait des lignes rouges et que cette ligne rouge, notamment l’inviolabilité du territoire de la Fédération de Russie, n’existe pas vraiment. Et que la dissuasion nucléaire n’a pas empêché l’Ukraine de prendre le contrôle temporairement d’une petite partie – on ne sait pas, parce que c’est toujours en cours – du territoire de la Fédération de Russie. C’est un fait nouveau, il va falloir l’analyser tranquillement, voir les conséquences. Mais c’était quelque chose qu’il fallait absolument, à mon avis, pointer.

Quelles pourraient être les conséquences de cette incursion ukrainienne ?

Ce qui a été fait une fois, en l’occurrence par l’Ukraine, sur le territoire de la Russie, on pourrait craindre que cela se fasse une seconde fois, une troisième fois, cette fois-ci, pourquoi pas par la Russie sur un de ses voisins. La grande crainte que tous les états-majors, tous les dirigeants politiques occidentaux ont, ce serait que la Russie, à l’abri de sa dissuasion nucléaire, cette fois-ci, décide une opération du type de ce que l’Ukraine est en train de faire dans la région de Koursk, par exemple en Estonie, par exemple dans la zone frontalière de la Lituanie et de la Pologne.

Pas quelque chose de massif, non, quelque chose sur quelques centaines de kilomètres carrés. En disant : « On va rester là, on n’ira pas plus loin, mais on va prendre des gages territoriaux sur un État voisin. » La grande différence, c’est que ces États voisins – l’Estonie, la Pologne, la Lituanie et la Roumanie – sont des pays membres de l’Otan. C’est-à-dire qu’ils sont en principe protégés par la garantie américaine, la garantie de la dissuasion nucléaire américaine et accessoirement française ou britannique. Cela changerait un peu la donne.

Mais on rentre vraiment dans quelque chose qu’on n’avait pas anticipé. On n’avait jamais vu le territoire d’une puissance nucléaire envahi par son voisin. Ça, c’est un fait. Et surtout, son voisin qui, lui, n’a pas l’arme nucléaire et ne fait pas partie d’une alliance nucléaire. Pour la Russie, c’est un défi, et pour les occidentaux, ça pourrait en être un.

Source : lopinion.fr – Jean-Dominique Merchet / Photo : © Canal+ Archives
Essai bombe atomique américaine – Projet Manhattan, Nouveau-Mexique
~ FNCV, Actualité et revue de presse ~

Voir aussi : Sources et références…
https://www.lopinion.fr/international/nucleaire-lukraine-teste-les-lignes-rouges-de-la-russie

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